Dis-moi sur quoi tu bosses et je te dirai qui tu es.
À la table du coworking, c’est LA question qui me vient dès que je lève les yeux de mon ordinateur, mon regard se pose automatiquement sur mon voisin d’en face, puis celui d’à côté, et ainsi de suite… « Mais que peut-il bien faire dans la vie celui-là ? Et elle, sur quoi elle bosse ? Je ne vois pas son écran, marketing ? Non plutôt archi ou décoration d’intérieur… Aïe des tableaux Excel à tire-larigot à côté, comment fait-elle pour capter tout ça ? Ah tiens un graphique compliqué ici, peut-être de la finance ou du software ? D’ailleurs, c’est quoi le software… ? Je vais le googleliser pour voir. »
Ces élucubrations me prennent des minutes entières et me passionnent autant qu’elles me permettent de ne pas m’occuper illico de mes oignons, mes textes et ces mots que je cherche sans toujours les trouver. Alors j’observe ces personnes qui comme moi sont venues là pour bosser, concentrées, imperturbables, habituées. Moi je divague et je m’adonne à cet exercice chéri : imaginer la vie des autres. Si cette fille bosse sur des graphiques elle doit aimer les chiffres, leur constance, leur côté immuable et donc cela doit la rassurer, ou juste lui plaire de sortir des informations et même des interprétations à partir de statistiques et de données. Elle a dû faire beaucoup d’études, peut-être même une prépa. Est-ce qu’elle a choisi son job ou est-ce que c’est là que ses réussites et/ou ses échecs l’ont amenée, est-ce qu’elle est contente ?
Et lui, il fronce les sourcils tout du long, il agrandit puis rétrécit ses plans à l’infini, il a l’air pressé, est-ce qu’il est stressé ? Est-ce qu’il a une présentation après ? Il doit aimer quand c’est carré.
À cette table, y a t-il plus de personnes passionnées ou à minima concernées par leur boulot ou plus de personnes usées et en quête de sens ? Est-ce que ça leur arrive de douter et de se demander où elles vont ? En général, quand j’en suis à ce stade de mes interrogations je me dis qu’il est temps de revenir sur terre, ma terre, et de me bouger un peu parce qu’à côté ça bosse.
« Mais que peut-il bien faire dans la vie celui-là ? »
Mais quand même, il existe tant de métiers aujourd’hui, tant d’usages dans cette machine bien huilée qu’est l’entreprise. C’est un grand mystère pour moi, et pourtant je les vois bien ces façons de travailler, les réunions Zoom et les points Teams, les briefs et les debriefs, les one to one, les weekly, les input et les feedback, les débats sur les skills et les features ou encore les nécessités de scale les objectifs et d’environner les task. C’est un monde — celui du travail — et bien que j’y participe en freelance, je me surprends toujours à tenter de déchiffrer ses codes et ses tendances quand cela m’échappe. Nous baignons dans un océan de possibilités mais aussi de conditions, d’objectifs et d’enjeux, la question est de savoir si tout le monde y trouve son compte. Son compte en banque mais aussi son compte d’épanouissement. À l’heure des happiness manager et des burnout, est-ce que mes voisins sont bien installés dans la poursuite de leur carrière professionnelle ? Si les questions que je me pose sur eux sont certainement celles que je me pose sur moi, il est sûr que nous sommes toutes et tous là pour payer le loyer et pourquoi pas kiffer. Je me demande enfin si mes voisins devinent ce que moi je fais à part être dans la lune, ils ont dû déceler ma frénésie à taper quand les mots viennent ou mon agitation quand les phrases s’alignent et forment enfin mon récit. Peut-être même ont-ils compris que c’est ici que je me sens bien, dans le récit. Créatif, technique ou purement descriptif, c’est mon dada.
D’ailleurs ils s’en fichent certainement, il faudrait vraiment que je me mette à travailler maintenant, il est 9h44.
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